Éloïse

À droite de la porte d’entrée se trouvait une grande salle, qui eût été un spacieux salon, si celle-ci n’avait pas été entièrement remplie de meubles en désordre. Éloïse passa la tête par-dessus le fauteuil qui barrait l’entrée pour observer l’intérieur. Elle nota aléatoirement la présence d’une bibliothèque renfermant des dizaines de livres, un amoncellement de tableaux aux cadres baroques, et un réfrigérateur ouvert et vide mais encore branché. Cette scène, qui n’aurait été en rien surprenante chez une personne en plein emménagement, l’était beaucoup plus chez un propriétaire habitant les lieux depuis plus de 40 ans. Les yeux de la jeune fille parcouraient le décor à toute vitesse, comme s’ils tenaient à remarquer les moindres détails de cet étonnant spectacle, dévorant la découverte d’un inconnu qui se trouvait être encore plus étrange qu’elle ne l’aurait imaginé. Lorsqu’elle se redressa, Claude n’était plus dans le couloir. Elle se demanda alors combien de temps elle avait passé à explorer les premières pièces de la maison. Elle ressentit une gêne en se demandant si sa stupéfaction avait pu être perçue par le propriétaire. Elle espérait qu’il ne l’avait pas observée, sans qu’elle n’y prête attention, et prit la disposition de désormais cacher son étonnement quant aux prochaines surprises que lui réservait sans aucun doute la suite de la visite.

Éloïse s’avança dans l’unique direction qui s’offrait à elle, jusqu’à la porte suivante. Elle retrouva Claude dans un nouveau salon, bien plus ordonné que le précédent. Sur la table basse au milieu de la pièce, attendait une bouteille de vin ouverte, comme s’il l’avait débouchée en sachant que quelqu’un viendrait. Il était en train de chercher des verres dans un meuble qui lui arrivait à hauteur de ventre. Il plia les jambes et le dos pour voir à l’intérieur, dans une position pour le moins instable. Éloïse posa l’assiette de biscuits à côté du vin et s’avança derrière lui comme par instinct. Elle vue juste car, en essayant d’attraper les verres à pied les plus reculés, Claude commença à partir en arrière. En position de parade, Éloïse rattrapa délicatement le vieil homme, qui se laissa tomber comme s’il savait qu’elle serait là. Elle l’aida à se relever, en poussant fort sur ses jambes, plaquant son visage contre l’arrière de son crâne. Était-il propre ? C’est la question qui s’immisça dans la tête d’Éloïse à cet instant précis. Il ne pouvait probablement plus se laver, ni même se changer seul, mais peut-être que quelqu’un venait l’aider. Dès qu’elle eut surpris la présence de cette pensée dans son esprit, elle la chassa avec un grand sentiment de honte. Comment cela pouvait-il être sa principale préoccupation, lorsque celle du pauvre homme était déjà de tenir debout ? Elle s’en voulut beaucoup de réfléchir à cela.

À peine fut-il redressé, qu’il reprit sa recherche comme si rien ne s’était passé. Éloïse ne put s’empêcher d’esquisser un sourire empli d’ambivalence. D’un côté, l’accumulation de situations toutes plus improbables les unes que les autres commençait à l’amuser. D’un autre côté, elle se demandait maintenant comment le vieil homme parvenait à survivre, seul et si maladroit. Le rejet de son propre manque d’empathie mena Éloïse sur le chemin de la miséricorde. Elle proposa son aide à Claude, et, sans attendre de retour de sa part, passa furtivement devant lui pour attraper deux beaux verres à pied qu’elle lui mit dans les mains. Il la remercia et s’installa dans l’un des fauteuils présents autour de la table basse. Il essaya de formuler une invitation à s’asseoir, qu’elle devina davantage grâce à ses gestes qu’à ses paroles, si difficiles à déchiffrer. Elle prit place dans un grand siège à droite de Claude. En face d’eux, un immense poste de télévision était allumé et projetait des faisceaux lumineux dans toute la pièce. Derrière eux, une fenêtre donnait sur le jardin d’Éloïse. Elle comprit alors la provenance des couleurs qui éclairaient parfois l’extérieur la nuit. Deux immenses enceintes, presque aussi grandes que la jeune fille, se dressaient de part et d’autre de l’écran. Elle comprit également pourquoi elle entendait souvent la musique si fort dans leur cuisine, qui se trouvait juste en dessous de cette salle.

Claude regarda l’intérieur des verres et laissa échapper une moue qui dénonçait son insatisfaction. Il se releva à l’aide des accoudoirs, retourna lentement au meuble et saisit un vieux torchon. Éloïse se releva également, comme par réflexe, prête à aider ou intervenir à la moindre perte d’équilibre. « Elles sont poussiéreuses » formula-t-il en essuyant l’intérieur des tasses, dans la limite de ce que sa motricité lui permettait d’entreprendre. Éloïse apprécia l’initiative, et elle se moqua que la réalisation ne fut guère à la hauteur de l’ambition. Cet acte si simple mais si difficile à entreprendre pour son propriétaire, et à la fois si bienveillant, ne fit qu’augmenter la compassion d’Éloïse à son égard. À peine eut-elle le temps de se demander si elle souhaitait boire du vin, que son verre était déjà servi. L’enchaînement des événements ne lui avait pas laissé le temps de se poser la question, à laquelle elle aurait probablement répondu par le négatif. « C’est une très bonne bouteille » précisa Claude, comme s’il avait remarqué la perplexité d’Éloïse et cherchait à lui assurer qu’il avait fait le bon choix pour elle. Il leva lentement le verre à sa bouche, puis l’inclina délicatement, jusqu’à ce que le bout de son nez trempe dedans, et il commença à boire. Elle goûta le vin à son tour. Elle n’y connaissait rien, mais elle eut l’impression qu’il était délicieux. Elle se demanda si cela était dû à la réelle qualité du vin, ou aux circonstances dans lesquelles elle le buvait et à l’avis de Claude.

« Vous avez des enfants ? demanda-t-elle, cherchant la réponse à la question qui trottait toujours dans un coin de sa tête, de savoir comment Claude se débrouillait-il seul. – J’ai mis au monde des êtres humains, si c’est là ta question, mais je n’ai pas d’enfants. » La réponse glaça le sang de la jeune fille, malgré la goutte rouge qui pendait au bout du nez de son interlocuteur qui aurait pu lui donner un caractère comique. Éloïse s’empressa de prendre une gorgée de vin, sans oser demander de plus amples détails. Elle préféra chercher un nouveau sujet de conversation.

« Vous faisiez quoi comme travail ? – On peut se tutoyer non ? proposa-t-il. Éloïse comprit qu’il était quelqu’un d’une grande assurance, malgré la prononciation hasardeuse qui se hissait aujourd’hui devant ses propos. – Oui, bien-sûr. Alors, que faisais-tu comme travail ? – Tu as du temps ? J’ai eu une longue vie, et je ne peux pas te fournir de réponse simple. Éloïse ne sut s’il demandait cela par politesse et prévention, ou s’il essayait de se soustraire à une tâche qui lui demanderait trop d’effort. Elle opta pour la première option, poussée par sa curiosité grandissante. – Ne vous en faites pas. Je veux dire, ne t’en fais pas. J’ai tout mon temps. » Elle n’aurait jamais imaginé prononcer une phrase pareille quelques dizaines de minutes plus tôt.

« Je suis arrivé en France à l’âge de 13 ans, et mon travail a d’abord été de survivre. » Éloïse n’avait aucune idée qu’il n’était pas né en France, mais ne posa pas la question de son origine, par peur de demander une information qu’elle était présumée connaître. « Je n’ai jamais intégré le circuit scolaire, qui était pourtant la principale motivation de mes parents pour m’envoyer ici. Ils m’avaient laissé une certaine somme pour que je puisse rejoindre n’importe quelle école. Cet argent, je l’ai dépensé en trois jours. Le premier jour, j’ai acheté de quoi manger, m’habiller, et j’ai payé les deux mois de loyer que mon propriétaire demandait pour la location de la chambre de bonne dans laquelle j’avais emménagé. Ainsi, j’étais en sécurité. Je me souviens me coucher heureux. Je me souviens me demander s’il existait plus grand bonheur que celui de la sérénité. Je me souviens m’endormir dans une couverture de quiétude comme je n’en avais jamais eu auparavant. »

« Le deuxième jour, je suis parti découvrir le pays que l’on m’avait présenté comme le paradis depuis ma triste enfance, et que l’on me donnait aujourd’hui l’occasion d’embrasser. Je me suis promené dans les montagnes enneigées, j’ai visité Paris, je me suis baigné dans la mer. » À ce stade, Éloïse se demanda si la chronologie était exacte ou s’il s’agissait d’une métaphore. « Ce jour-là, j’ai rencontré mes premiers amis français. Ils m’ont introduit à leur culture en me servant un verre de vin, pour ensuite me présenter des aspects bien plus méconnus de ce pays. J’ai appris ses lois, ses coutumes, ses préférences, mais surtout, son humour. J’amusais mes nouveaux compagnons d’une manière que je ne pouvais expliquer. La seule chose que je pouvais observer, c’est qu’il riait beaucoup. Je revois mes lèvres se mouvoir toutes seules dans mon lit, alors que je me remémorais mes dires de la journée, et la réaction si affectueuse de mes compères. Je me voyais déjà humoriste, comédien, acteur. L’inimaginable se produisait : j’étais encore plus heureux que la veille. C’est à ce moment que j’ai commencé à concevoir qu’un bonheur plus grand existe toujours, et paradoxalement, à appréhender le lendemain, car mes attentes à son égard seraient désormais élevées. » Il s’agissait définitivement d’une métaphore, se dit-elle.

« Mais pourquoi créer quand ce qui nous entoure dépasse les limites de l’imagination ? Le troisième jour, j’ai investi le reste de mon argent dans un appareil dernier cri, pour photographier la vie qui m’entourait. J’étais fasciné par le pouvoir de la photographie. Le monde étranger et parfois farouche que j’étais en train de découvrir se couchait docilement dans l’humble et atonique fenêtre entre mes mains. Le temps défile, la vie fourmille et je choisissais de mon doigt de l’arrêter là où bon me semblait. Chaque photo racontait une histoire, chaque cliché était un fragment de vérité. Les visages anonymes dans les rues, les paysages urbains contrastés, les petits détails qui échappaient à la plupart des gens, étaient tous préservés par mon objectif. »

« Malheureusement, on n’est pas rémunéré en fonction de l’amour que l’on porte à ce qu’on fait. À vrai dire, on n’est même pas vraiment rémunéré selon la qualité de ce qu’on produit. Les photographes qui vendaient à l’époque faisaient partie d’une liste très restreinte de noms très célèbres. J’ai fait passer ma passion devant mon assiette et mon lit pendant un temps, puis j’ai fini par jeter les armes. Il fallait revenir à des besoins plus fondamentaux. J’ai fini par me résoudre à hypothéquer mon appareil, pour de nouveau manger et dormir dans des draps propres. Je ne me rappelle pas avoir déjà été aussi malheureux que ce jour-là. J’avais la sensation d’avoir tout perdu, et d’être très seul. J’avais pourtant tout autant que le jour de mon arrivée en France, et la dernière fois, j’étais heureux, je le savais et je m’en souvenais. Mais la dernière fois, je venais du bas, et je ne connaissais pas l’étage supérieur, alors que cette fois-ci, je venais du haut, et je savais ce qui se trouvait en dessous de mon plancher. Or, ma décadence, aussi vertigineuse fut-elle, n’avait pas encore atteint son point de chute. »

« Après avoir travaillé en tant que peintre chez un patron qui oubliait de me payer, je me suis rapidement retrouvé à vivre dehors. Pour me nourrir, j’allais de poubelles en poubelles pour trouver des restes. Un jour, j’ai rencontré Pierre, qui vivait derrière le local poubelles d’une immense propriété. Il m’expliqua que sa sœur, Andréa, travaillait ici en tant que cuisinière. Le propriétaire, M. Millon, était un homme d’une immense richesse qui vivait dans la demeure avec sa femme, ses trois filles, les maris de celles-ci, et tous ses petits enfants. Toute la famille Millon était végétarienne, et j’apprenais là un nouveau mot ainsi qu’une nouvelle coutume. Andréa, qui cuisinait beaucoup de fruits et légumes, prenait le soin de les laver abondamment, puis de les éplucher grossièrement au couteau de cuisine, et disposait ensuite le reliquat dans les poubelles derrière lesquelles son frère vivait. Pierre se nourrissait ainsi. “Viens vivre avec moi, me dit Pierre, ces bougres mangent plus de courgettes qu’il n’en faut pour me nourrir.” C’est ainsi que je me retrouvai à vivre sous les pins au fond du jardin de la résidence, là où seule Andréa se rendait parmi les habitants. Tous les soirs, nous accueillions les restes des Millon avec une joie non dissimulée, et nous nous délections de notre repas tout en nous moquant avidement de nos fournisseurs. Chaque fois que nous les voyions sortir de chez eux, leur mine était plus déconfite que la fois précédente. Je me souviens nous amuser à nous demander s’il existait une couleur plus pâle que le blanc, sinon quoi les Millon finiraient par devenir transparent et disparaitre.” La voix poussive de Claude s’éleva vers les aigus et il rentra son menton dans sa poitrine pour cacher son visage. Éloïse ne sut pas s’il riait de ces souvenirs, s’il s’en émouvait, ou si le récit se faisait tout simplement long pour ses capacités d’orateur. Après une courte pause, il reprit.

« En été, ils mangeaient dehors, et c’était de loin le spectacle le plus comique auquel j’eusse assisté. À chaque repas, au moins deux membres de la famille se fâchaient entre eux. Nous les imitions avec ironie, et nous débattions sur l’intérêt de persévérer à débuter chaque tablée tous ensemble, tout en sachant qu’elle finirait avec plusieurs chaises vides. Nous, avec Pierre, nous n’étions que deux, et nous n’avions pas de table, mais nous finissions toujours notre repas ensemble, en ayant passé un moment agréable. Une fois par semaine, une grande dame aux lunettes carrées venait rendre visite aux Millon pendant quelques heures. Andréa nous expliqua qu’il s’agissait d’une psychologue, qui venait pour aider la maîtresse de maison à lutter contre la dépression. Je demandai alors quel était ce métier dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, et Pierre explosa de rire. “Tu vois quand t’es pauvre, tu parles aux gens pour essayer de leur soutirer un peu de monnaie. Eh bien quand t’es riche, tu donnes ton argent à des gens pour qu’ils te parlent. C’est là tout le paradoxe.” Pierre avait toujours plein de phrases toutes faites sur les personnes aisées que j’avais souvent du mal à comprendre. Je crois que le dédain qu’il avait développé pour eux l’empêchait parfois d’en parler simplement. “T’occupes va, c’est pas dans nos tarifs”, avait-il conclu, alors que je tentais de lui demander de plus amples explications. Mais moi, aussi heureux étais-je sous les conifères, et aussi malheureux les Millon avait-il l’air, je ne détestais pas la richesse. J’avais cet appétit envers la vie qui m’empêchait de me contenter d’un statu quo trop longtemps. » Claude marqua une longue pause, après une réponse qu’Éloïse n’avait pas envisagée aussi détaillée et émouvante. Il avait de nouveau rentré sa tête dans les épaules, le menton contre sa poitrine. « Demain, je te raconterai mon ascension », murmura-t-il.

Éloïse fut subitement expulsée d’une histoire dans laquelle elle était plongée comme dans une réalité. Elle comprit qu’elle n’en saurait pas davantage aujourd’hui. Elle leva la tête, et découvrit le décor qui l’entourait. Elle s’avachit contre le dossier de son fauteuil, et remarqua les nombreuses photographies accrochées aux murs. Les muscles de son visage se détendirent lentement. Chaque mot du récit avait constitué un obstacle à surmonter pour Claude, et Éloïse avait dû faire un effort d’écoute constant. Un long soupir s’échappa du vieil homme, et ses épaules s’abaissèrent un peu plus qu’elles ne l’étaient déjà. « Claude ? » demanda timidement la jeune fille. Elle n’obtint qu’un second long soupir en guise de réponse. Il s’était endormi. Éloïse espérait que son monologue ne lui avait pas demandé trop d’application. Elle lui secoua gentiment l’épaule « Claude, vous vous endormez, allez donc vous coucher ». Il ouvrit les yeux, et poussa péniblement sur les accoudoirs de son fauteuil pour se relever. Il se dirigea lentement vers l’escalier qui se trouvait au bout du couloir de l’entrée, à gauche en sortant de la pièce. Ses pieds traînaient contre le sol. « À demain, dit-il en débutant l’escalade des marches, claque la porte en sortant. – À demain » répondit Éloïse. Le rendez-vous était pris comme s’ils partageaient l’habitude de se voir quotidiennement.

Les grincements des marches s’éloignèrent doucement, et Éloïse se retrouva seule dans la grande maison silencieuse. Dehors, la nuit arrivait à grands pas. Elle remarqua l’assiette de biscuits restée intacte, à côté des deux verres qui eux avaient été entièrement consommés. Elle laissa l’assiette, mais prit les verres, et les rapporta à la cuisine. Elle tourna le robinet de l’évier rempli de vaisselle sale pour rincer les verres. Elle chercha un torchon pour les essuyer, mais le seul qu’elle trouva était celui recouvert de poussière que Claude avait utilisé précédemment. Elle chercha donc un endroit pour les laisser sécher, mais tout ce qu’elle trouva fut un séchoir recouvert de crasse, dans lequel était entreposé des couverts dans le même état. Elle décida de nettoyer le séchoir, puis les couverts, puis tout ce qui se trouvait dans l’évier. De toute façon, si elle rentrait chez elle, elle n’allait être bonne qu’à songer à l’histoire de Claude. Elle choisit d’occuper ses mains à une cause utile, tandis qu’elle ne voyait pas le temps passer, plongée dans ses réflexions au sujet de son propriétaire. Elle ramassa l’assiette cassée, sortit la poubelle, la remplaça par nouveau sac, qu’elle remplit des déchets restants. Elle passa un coup d’éponge sur la cuisinière et les plans de travail, ainsi qu’un coup de balais sur le sol. La pièce était méconnaissable. La nuit était tombée et il était temps de rentrer. Elle claqua la porte en sortant, et descendit les marches qui la séparaient de sa partie de la maison. En quelque pas, elle rejoignait le monde réel et connu. Elle avait l’impression de rentrer d’une destination lointaine, après un voyage qui avait duré plusieurs années. Elle fut surprise de ne pas trouver sa mère chez elle. Elle regarda l’heure, il n’était pas si tard. Elle cuisina un repas rapide, laissa une assiette à sa mère, et partit se coucher, impatiente d’être le lendemain.

Eloïse se réveilla plus tôt que les autres samedi. Sa routine matinale fut accompagnée par une valse de pensées en direction de Claude. Elle avait hâte d’y retourner. Elle envisageait son début de journée comme une file d’attente avant le réel attrait du jour, comme la première partie peu passionnante d’un spectacle qu’elle savait intéressant. Elle la passa à lire, et ne sortit presque pas de sa chambre, sauf pour aller courir une heure et acheter une bouteille de vin en fin d’après-midi. Ne sachant comment choisir, elle opta pour la même bouteille que la veille, et comprit que Claude ne lui avait pas menti sur la qualité du vin en voyant le prix s’afficher à la caisse. Peu lui importait, car la valeur du récit de Claude valait plus que ce que l’argent pouvait acheter. En rentrant, elle entrouvrit la porte de chez elle pas plus longtemps qu’il lui fallu pour informer sa mère qu’elle allait chez Claude, et elle referma la porte. Elle n’avait pas envie de s’étendre en explication devant sa mère, sachant qu’elle n’arriverait à retranscrire l’histoire de Claude sans l’entacher d’imprécisions, de raccourcis, de formulations hasardeuses. Elle ne souhaitait pas abîmer le cadeau de Claude, et elle avait pris soin de ne pas croiser sa mère de la journée. Elle repoussait cette épreuve à plus tard, et s’en alla frapper à la porte du propriétaire des lieux. Ce dernier, comme la veille, ne mit guère longtemps à ouvrir.

“Bonjour Eloise, dit le vieux monsieur. Entre donc. – Bonjour ! lui répondit-elle, je vous ai apporté…”

Comme la veille, Eloïse s'interrompit car Claude avait déjà fait demi-tour et s'était engouffré dans sa cuisine, laissant la porte ouverte derrière lui. Elle lui emboîta le pas, et découvrit avec satisfaction que la pièce était toujours dans l’état dans lequel elle l’avait laissée. “Installe toi dans le salon, j’arrive.” Eloïse obéit et alla s’asseoir dans le même fauteuil qu’auparavant. Elle déposa la bouteille de vin à côté de l'assiette de biscuits qui ne comptait toujours pas d'absent dans ses rangs. Elle patienta là, comme un enfant attend dans son lit qu’un de ses parents vienne lui raconter l’histoire du soir. Claude ne se fit pas attendre, et apparut muni des deux verres à pieds et de la bouteille entamée de la veille. Il s’assit à son tour dans son fauteuil de prédilection. Il ouvrit péniblement sa bouteille, servit sa convive, et lui-même.

“Où en étais-je ? demanda-t-il. – Votre… ton ascension, se contenta d’indiquer Eloïse, pour que l'histoire reprenne de plus belle. – Ah, oui. Après un certain temps avec Pierre, reprit-il sans préambule, j’ai commencé à mettre des épluchures de côté. A la grande surprise de mon ami, je me suis mis à les enfouir dans la terre, dans un carré de sol que nous louions gratuitement aux Millon. Mon objectif était d’attirer des vers de terre. Après un peu de patience, et beaucoup de privation, le sol grouillait de vers. “On pourrait les manger, proposa Pierre. C’est une source de protéine, ça complétera bien les épluchures. Et puis, pour le goût, on s’y fera”. J'allouai donc une portion de ma récolte à la consommation immédiate. Ce n’était honnêtement pas si mauvais, et, au bout de quelques semaines, je me sentais retrouver des forces que j’ignorais avoir perdu. Mais mon projet ne s’arrêtait pas là. Au fond du jardin des Millon, passait une rivière dans laquelle les petits enfants aimaient jouer et se baigner pendant la journée. La nuit, celle-ci devenait notre salle de bain, dans un coin un peu plus en aval. Je décidai d’utiliser le reste de mon butin pour essayer de pêcher. Je me construisis une canne à pêche avec un bout de bois, un fil trouvé dans la poubelle et un hameçon taillé dans une boîte de conserve. Au bout, je plaçais un morceau de ver. J’essayai une première nuit, une deuxième, puis une troisième, sans rencontrer le moindre succès. Pierre était dépité de me voir gâcher des vers, qui eux-mêmes gâchaient une quantité non négligeable d’épluchures. “Profitons, m’implorait-il, nous avons avec cette nourriture les apports suffisants pour survivre une vie entière. Que cherches-tu à obtenir ?” Je savais que nous pouvions espérer mieux que notre situation actuelle, et le simple fait de le savoir m’obligeait à tenter d’y parvenir.

La nuit suivante, j’entamai la construction d’un barrage, pour augmenter la quantité d’eau en amont de la rivière. Au bout d’une semaine de labeur, je tentai ma chance à nouveau. Je suis rentré avec douze beaux poissons de cette nuit miraculeuse. Je n’en croyais pas mes yeux. Chaque proie qui mordait au petit bout de boite de ravioli bolognaise déclenchai en moi une décharge de bonheur. Toute la vie qui découlait de ce petit événement était éclaircie et embellie. Je rentrai à notre humble campement la tête haute, fier comme un coq. Je reçus les compliments de Pierre, que j'accueillis sans les nuancer de quelconque formule de modestie. Les repas étaient bien-sûr plus plaisants, et notre santé s’en voyait reconnaissante. Les nuits suivantes, je parvenais toujours à attraper quelques poissons, tout en m’assurant un rythme de sommeil raisonnable. Nous n’avions rien pour les conserver, et j’en pêchais déjà plus que ce que nous aurions pu avaler. Nous les cuisinions autour d’un feu de bois que Pierre s’occupait d’allumer de l’autre côté de la rivière. Andréa n’en revenait pas, et acceptait de plus en plus souvent les invitations à notre table. Je crois que notre fameuse recette de poisson farci aux épluchures de légumes concurrençait largement les restes que lui laissait les Millon en guise de dîner.

Eh bien, ça donnerait presque envie de vivre sous les arbres votre histoire, je veux dire, ton histoire, Claude. Malheureusement, ça ne pouvait pas durer éternellement. L’hiver arrivait à grand pas et les jours se refroidissaient de plus en plus. Nous avions récupéré un pull chacun par l’intermédiaire d’Andréa, qui avait proposé aux Millon de jeter les affaires trop petites des enfants. Nous avions dû les découper pour pouvoir les enfiler et de larges ouvertures laissaient entrer le froid au niveau des flancs. Un jour, Andréa eut une idée. “Vous savez, j'achète souvent du poisson pour eux, nous dit-elle en pointant du pouce l’immense demeure dans son dos. Ils me confient une fortune pour payer les meilleurs produits du marché du mercredi, et pour aller à la poissonnerie de temps en temps. Vos poissons sont délicieux, et si vous êtes capables d’en pêcher pour nourrir une famille de quatorze morts de faim, je vous les achète avec l’argent des Millon. Ils n’en sauront rien, et vous pourrez vous payer comme ça de quoi passer l’hiver.” C’était une opportunité qui ne se refusait pas. Nous construisîmes une seconde canne à pêche, et Pierre me rejoignit dans mes virées nocturnes.

La nuit du mardi au mercredi, plus toutes les veilles de courses, nous pêchions jusqu’au petit matin. Les Millon n’avaient vu que du feu au changement de fournisseur, et notre petit commerce fonctionnait sans accroc. Après avoir récolté une petite somme, nous nous sommes dirigés en ville, pour la première fois depuis que je vivais là. C’est à ce moment que je me rendais compte que la ville, sans argent, n’avait pas grand intérêt. Avec de l’argent en revanche, beaucoup de possibilités s’offraient à nous, mais nous devions faire des choix. Que penses-tu que nous ayons acheté ?” Eloïse était surprise que Clause lui demande d’intervenir pour la première fois et elle hésita à prendre la parole par peur d’avoir mal compris. De plus, la pause qu’il marquait en attente de réponse se confondait étrangement avec toutes les pauses involontaires dont il rythmait son récit pour reprendre sa respiration. “De la nourriture ? demanda-t-elle après avoir fait mine de réfléchir quelques secondes pour cacher son doute. – Et bien non. Bizarrement, nous n’avons même pas évoqué l’idée d’acheter de la nourriture. C’était comme si ce besoin était déjà comblé avec nos modestes repas habituels. Aujourd’hui, j’aurais répondu comme toi, car j’ai besoin de choses telles que de la variété, de la qualité, de la quantité, mais à l’époque ce n’était pas le cas. Non, à la place, nous avions chacun une idée bien précise. Pierre voulait acheter des vêtements chauds pour combattre l’hiver. Quant à moi, je voulais acheter une nouvelle canne à pêche pour attraper plus de poissons. Nous avons finalement partagé l’argent. Il s'acheta avec sa part un pull à sa taille, des gants, un bonnet, un pantalon et des bottes, tandis que j’optai pour une canne à pêche dernier cri. Les nuits suivantes, le résultat fut stupéfiant. Je pêchais presque deux fois plus que d’habitude. Cependant, c’était au prix de longues nuits dans le froid, sans vêtement adapté. Je tombai rapidement malade, et Pierre retourna au magasin rendre ma nouvelle canne en prétextant qu’elle n’était pas satisfaisante, et la remplaça par des habits chauds et une couverture. Nous passions donc l’hiver ainsi, et j’appris une nouvelle leçon : se précipiter, c’est gagner du temps immédiatement pour en perdre plus tard. Nous continuions malgré tout de récolter les ventes à la famille Millon, et lorsque le printemps pointa le bout de son nez, j’avais de quoi reprendre mon projet. Je regagnai ma canne à pêche sans avoir à revendre les vêtements chauds.

Le soir même, je pêchai dix-huit poissons. Je m’en souviendrai toujours et je ne m’avance pas trop en disant cela, puisque je m’en souviens aujourd’hui.” La voix de Claude monta dans les aiguës pour la première fois de la soirée. Encore une fois, Eloïse ne put définir s’il s’agissait d’un signe de tristesse ou de gaieté. Était-ce une prise de conscience terrible de sa situation, ou une blague d’autodérision ? Dans le doute, Eloïse esquissa un timide sourire, qui lui-même pouvait être interprété comme de la compassion ou de l’amusement. “Le lendemain, j’allai au marché pour proposer le fruit de mon labeur au poissonnier auprès de qui Andréa achetait le poisson auparavant. Il me proposa un prix convenable que j’acceptai sans négociation. Nous passâmes l’accord tacite que je reviendrai désormais tous les mercredi matin lui vendre ma récolte. Je repris la pêche le soir même et le jour suivant, j’entrepris la même démarche à la poissonnerie qui était ouverte tous les jours de la semaine. Le gérant accepta mon offre. Il faut croire que la pêche dans la région n’était pas si facile, et je crois que j’avais eu grande fortune de trouver une rivière si prolifique. La poissonnerie se trouvait un peu à l’écart du village, et je ne possédais que mes pieds pour m’y rendre. Andréa me fournissait gentiment des glaçons sortis du congélateur des Millon pour conserver les poissons. Le liseret d’eau qui coulait de mon sac plastique traçait l’itinéraire que j’effectuais désormais de manière quotidienne. Mes achats suivants furent un sac hermétique et de bonnes chaussures de marche. A partir de ce moment, j’avais des entrées d’argent régulières et, bien qu’elles n’étaient pas très élevées, elles allaient directement dans mes économies, car mon mode de vie n'impliquait aucune dépense. J’ai pu ainsi prendre en charge Pierre et Andréa, en leur achetant tout ce dont ils avaient besoin pour une existence un peu moins dure. Enfin, c’est en tout cas ce que je me disais en faisant ainsi. En vérité, aujourd’hui, je dirais que je leur offrais ce dont je pensais qu’il avait besoin, pour s’extraire d’une vie que je jugeais moi, difficile. Je pensais ainsi leur accorder un bonheur durable, alors qu’il ne s'étendait que jusqu’au jour de mon départ, qui arrivait plus vite que je ne l’aurais imaginé.” Claude se tut et, après un court instant, se leva. “Je vais me coucher. Reviens demain, si tu veux la réponse à ta question.” Eloïse resta silencieuse en regardant Claude se diriger vers l’escalier. Il était inutile de lui répondre, elle reviendrait le lendemain, et il le savait. Bonne nuit, Claude, et merci pour votre histoire, enfin, ton histoire, ta vie en fait.” se contenta-t-elle de dire. Elle s’en voulu de prononcer l’une de ses seules phrases de la soirée avec une formulation aussi hasardeuse. Claude parlait très lentement, réfléchissait beaucoup, mais ses phrases sortaient toujours dans leur revêtement le plus adapté. Il ne pouvait s’autoriser la moindre reformulation. Il lui fallait aller droit à l’essentiel, car l’essentiel était déjà beaucoup pour ses capacités d’élocution.

Eloïse reboucha le vin et nettoya les verres vides dans la cuisine. Elle laissa les biscuits et la bouteille non entamée sur la table basse du salon. Cette fois-ci, elle prit son temps avant de sortir de la maison. Elle déambula un peu dans les couloirs, observant les nombreuses photographies suspendues au mur. Claude n’avait probablement partagé qu’une infime partie de sa vie. Le reste était là, étalé sur les parois, et Eloïse enrageait de connaître la narration qui accompagnerait ces images. Derrière les escaliers, une pièce semblait mener à un sous-sol. Elle hésita un instant à poursuivre sa visite, puis se ravisa. Elle se dirigea vers la porte, jeta un regard à la pièce en désordre à sa gauche, puis sortit en claquant la porte derrière elle. En rentrant chez elle, elle retrouva sa mère en train de ranger la cuisine. “Alors, demanda-t-elle en apercevant sa fille, on s’est trouvé un nouveau meilleur ami ? Eloïse réfléchit brièvement à comment formuler le plus simplement ce qu’elle avait ressenti chez Claude, sans avoir à épiloguer sur ce qu’elle avait appris de son passé. Il me raconte son histoire et c’est très intéressant. En plus, je crois que ça lui fait plaisir d’avoir de la compagnie. Ah, je comprends.” Pour une raison qu’elle ignorait, Eloïse n’avait pas envisagé que sa mère puisse connaître le passé de Claude. Cela était pourtant probable, puisqu’elle le connaissait depuis bien avant la naissance de sa fille. “Ça te réconcilie avec ton travail ? Tu te rends compte que même si c’est dur, au moins, tu ne vivras pas dehors ?” Eloïse encaissa une seconde surprise. Sa mère avait probablement entendu la même histoire qu’elle, mais son interprétation était diamétralement opposée. L’histoire de Claude avait suscité en Eloïse une envie féroce de dévorer la vie à pleines dents. Claude était quelqu’un qui avait aimé l’existence pour ce qu’elle a de plus essentielle, et aujourd’hui, le simple fait de raconter ce qu’il avait vécu était une épreuve. Eloïse ne pouvait imaginer la frustration que le vieil homme devait ressentir, lui qui, de par sa condition physique et son apparence, était condamné à des a priori erronés sur sa santé mentale. Il possédait en réalité un esprit en plein effervescence, entravé par un corps fatigué. Elle même avait mis 24 ans avant de venir discuter sérieusement, avec lui, et c’était parce qu’elle en avait été forcée. En l’écoutant, elle avait appris que le bonheur ne se trouve pas dans la condition mais dans la progression et que, à l’inverse, le malheur réside dans la régression. Elle avait appris que l’on pouvait être heureux tout en vivant sous les arbres, tout comme être malheureux dans une immense maison. Elle avait appris qu’une situation de vie donnée n’était jamais intrinsèquement bonne ou mauvaise. Celle-ci pouvait être source de bonheur ou de malheur selon le chemin qui nous y avait mené, et selon les perspectives d’avenir qu’elle offrait. Enfin, elle avait appris que le fruit du labeur pouvait soit être mangé pour conserver sa condition, soit investi pour faire évoluer sa condition.