17 – La pêche miraculeuse

La nuit suivante, j’entamai la construction d’un barrage, pour augmenter la quantité d’eau en amont de la rivière. Au bout d’une semaine de labeur, je tentai ma chance à nouveau. Je suis rentré avec douze beaux poissons de cette nuit miraculeuse. Je n’en croyais pas mes yeux. Chaque proie qui mordait au petit bout de boite de ravioli bolognaise déclenchai en moi une décharge de bonheur. Toute la vie qui découlait de ce petit événement était éclaircie et embellie. Je rentrai à notre humble campement la tête haute, fier comme un coq. Je reçus les compliments de Pierre, que j'accueillis sans les nuancer de quelconque formule de modestie. Les repas étaient bien-sûr plus plaisants, et notre santé s’en voyait reconnaissante. Les nuits suivantes, je parvenais toujours à attraper quelques poissons, tout en m’assurant un rythme de sommeil raisonnable. Nous n’avions rien pour les conserver, et j’en pêchais déjà plus que ce que nous aurions pu avaler. Nous les cuisinions autour d’un feu de bois que Pierre s’occupait d’allumer de l’autre côté de la rivière. Andréa n’en revenait pas, et acceptait de plus en plus souvent les invitations à notre table. Je crois que notre fameuse recette de poisson farci aux épluchures de légumes concurrençait largement les restes que lui laissait les Millon en guise de dîner.

Eh bien, ça donnerait presque envie de vivre sous les arbres votre histoire, je veux dire, ton histoire, Claude. Malheureusement, ça ne pouvait pas durer éternellement. L’hiver arrivait à grand pas et les jours se refroidissaient de plus en plus. Nous avions récupéré un pull chacun par l’intermédiaire d’Andréa, qui avait proposé aux Millon de jeter les affaires trop petites des enfants. Nous avions dû les découper pour pouvoir les enfiler et de larges ouvertures laissaient entrer le froid au niveau des flancs. Un jour, Andréa eut une idée. “Vous savez, j'achète souvent du poisson pour eux, nous dit-elle en pointant du pouce l’immense demeure dans son dos. Ils me confient une fortune pour payer les meilleurs produits du marché du mercredi, et pour aller à la poissonnerie de temps en temps. Vos poissons sont délicieux, et si vous êtes capables d’en pêcher pour nourrir une famille de quatorze morts de faim, je vous les achète avec l’argent des Millon. Ils n’en sauront rien, et vous pourrez vous payer comme ça de quoi passer l’hiver.” C’était une opportunité qui ne se refusait pas. Nous construisîmes une seconde canne à pêche, et Pierre me rejoignit dans mes virées nocturnes.