16 – Les vers de terre

Eloïse se réveilla plus tôt que les autres samedi. Sa routine matinale fut accompagnée par une valse de pensées en direction de Claude. Elle avait hâte d’y retourner. Elle envisageait son début de journée comme une file d’attente avant le réel attrait du jour, comme la première partie peu passionnante d’un spectacle qu’elle savait intéressant. Elle la passa à lire, et ne sortit presque pas de sa chambre, sauf pour aller courir une heure et acheter une bouteille de vin en fin d’après-midi. Ne sachant comment choisir, elle opta pour la même bouteille que la veille, et comprit que Claude ne lui avait pas menti sur la qualité du vin en voyant le prix s’afficher à la caisse. Peu lui importait, car la valeur du récit de Claude valait plus que ce que l’argent pouvait acheter. En rentrant, elle entrouvrit la porte de chez elle pas plus longtemps qu’il lui fallu pour informer sa mère qu’elle allait chez Claude, et elle referma la porte. Elle n’avait pas envie de s’étendre en explication devant sa mère, sachant qu’elle n’arriverait à retranscrire l’histoire de Claude sans l’entacher d’imprécisions, de raccourcis, de formulations hasardeuses. Elle ne souhaitait pas abîmer le cadeau de Claude, et elle avait pris soin de ne pas croiser sa mère de la journée. Elle repoussait cette épreuve à plus tard, et s’en alla frapper à la porte du propriétaire des lieux. Ce dernier, comme la veille, ne mit guère longtemps à ouvrir.

“Bonjour Eloise, dit le vieux monsieur. Entre donc. – Bonjour ! lui répondit-elle, je vous ai apporté…”

Comme la veille, Eloïse s'interrompit car Claude avait déjà fait demi-tour et s'était engouffré dans sa cuisine, laissant la porte ouverte derrière lui. Elle lui emboîta le pas, et découvrit avec satisfaction que la pièce était toujours dans l’état dans lequel elle l’avait laissée. “Installe toi dans le salon, j’arrive.” Eloïse obéit et alla s’asseoir dans le même fauteuil qu’auparavant. Elle déposa la bouteille de vin à côté de l'assiette de biscuits qui ne comptait toujours pas d'absent dans ses rangs. Elle patienta là, comme un enfant attend dans son lit qu’un de ses parents vienne lui raconter l’histoire du soir. Claude ne se fit pas attendre, et apparut muni des deux verres à pieds et de la bouteille entamée de la veille. Il s’assit à son tour dans son fauteuil de prédilection. Il ouvrit péniblement sa bouteille, servit sa convive, et lui-même.

“Où en étais-je ? demanda-t-il. – Votre… ton ascension, se contenta d’indiquer Eloïse, pour que l'histoire reprenne de plus belle. – Ah, oui. Après un certain temps avec Pierre, reprit-il sans préambule, j’ai commencé à mettre des épluchures de côté. A la grande surprise de mon ami, je me suis mis à les enfouir dans la terre, dans un carré de sol que nous louions gratuitement aux Millon. Mon objectif était d’attirer des vers de terre. Après un peu de patience, et beaucoup de privation, le sol grouillait de vers. “On pourrait les manger, proposa Pierre. C’est une source de protéine, ça complétera bien les épluchures. Et puis, pour le goût, on s’y fera”. J'allouai donc une portion de ma récolte à la consommation immédiate. Ce n’était honnêtement pas si mauvais, et, au bout de quelques semaines, je me sentais retrouver des forces que j’ignorais avoir perdu. Mais mon projet ne s’arrêtait pas là. Au fond du jardin des Millon, passait une rivière dans laquelle les petits enfants aimaient jouer et se baigner pendant la journée. La nuit, celle-ci devenait notre salle de bain, dans un coin un peu plus en aval. Je décidai d’utiliser le reste de mon butin pour essayer de pêcher. Je me construisis une canne à pêche avec un bout de bois, un fil trouvé dans la poubelle et un hameçon taillé dans une boîte de conserve. Au bout, je plaçais un morceau de ver. J’essayai une première nuit, une deuxième, puis une troisième, sans rencontrer le moindre succès. Pierre était dépité de me voir gâcher des vers, qui eux-mêmes gâchaient une quantité non négligeable d’épluchures. “Profitons, m’implorait-il, nous avons avec cette nourriture les apports suffisants pour survivre une vie entière. Que cherches-tu à obtenir ?” Je savais que nous pouvions espérer mieux que notre situation actuelle, et le simple fait de le savoir m’obligeait à tenter d’y parvenir.