19 – La diffusion du besoin

Le soir même, je pêchai dix-huit poissons. Je m’en souviendrai toujours et je ne m’avance pas trop en disant cela, puisque je m’en souviens aujourd’hui.” La voix de Claude monta dans les aiguës pour la première fois de la soirée. Encore une fois, Eloïse ne put définir s’il s’agissait d’un signe de tristesse ou de gaieté. Était-ce une prise de conscience terrible de sa situation, ou une blague d’autodérision ? Dans le doute, Eloïse esquissa un timide sourire, qui lui-même pouvait être interprété comme de la compassion ou de l’amusement. “Le lendemain, j’allai au marché pour proposer le fruit de mon labeur au poissonnier auprès de qui Andréa achetait le poisson auparavant. Il me proposa un prix convenable que j’acceptai sans négociation. Nous passâmes l’accord tacite que je reviendrai désormais tous les mercredi matin lui vendre ma récolte. Je repris la pêche le soir même et le jour suivant, j’entrepris la même démarche à la poissonnerie qui était ouverte tous les jours de la semaine. Le gérant accepta mon offre. Il faut croire que la pêche dans la région n’était pas si facile, et je crois que j’avais eu grande fortune de trouver une rivière si prolifique. La poissonnerie se trouvait un peu à l’écart du village, et je ne possédais que mes pieds pour m’y rendre. Andréa me fournissait gentiment des glaçons sortis du congélateur des Millon pour conserver les poissons. Le liseret d’eau qui coulait de mon sac plastique traçait l’itinéraire que j’effectuais désormais de manière quotidienne. Mes achats suivants furent un sac hermétique et de bonnes chaussures de marche. A partir de ce moment, j’avais des entrées d’argent régulières et, bien qu’elles n’étaient pas très élevées, elles allaient directement dans mes économies, car mon mode de vie n'impliquait aucune dépense. J’ai pu ainsi prendre en charge Pierre et Andréa, en leur achetant tout ce dont ils avaient besoin pour une existence un peu moins dure. Enfin, c’est en tout cas ce que je me disais en faisant ainsi. En vérité, aujourd’hui, je dirais que je leur offrais ce dont je pensais qu’il avait besoin, pour s’extraire d’une vie que je jugeais moi, difficile. Je pensais ainsi leur accorder un bonheur durable, alors qu’il ne s'étendait que jusqu’au jour de mon départ, qui arrivait plus vite que je ne l’aurais imaginé.” Claude se tut et, après un court instant, se leva. “Je vais me coucher. Reviens demain, si tu veux la réponse à ta question.” Eloïse resta silencieuse en regardant Claude se diriger vers l’escalier. Il était inutile de lui répondre, elle reviendrait le lendemain, et il le savait. Bonne nuit, Claude, et merci pour votre histoire, enfin, ton histoire, ta vie en fait.” se contenta-t-elle de dire. Elle s’en voulu de prononcer l’une de ses seules phrases de la soirée avec une formulation aussi hasardeuse. Claude parlait très lentement, réfléchissait beaucoup, mais ses phrases sortaient toujours dans leur revêtement le plus adapté. Il ne pouvait s’autoriser la moindre reformulation. Il lui fallait aller droit à l’essentiel, car l’essentiel était déjà beaucoup pour ses capacités d’élocution.