18 – Se précipiter

La nuit du mardi au mercredi, plus toutes les veilles de courses, nous pêchions jusqu’au petit matin. Les Millon n’avaient vu que du feu au changement de fournisseur, et notre petit commerce fonctionnait sans accroc. Après avoir récolté une petite somme, nous nous sommes dirigés en ville, pour la première fois depuis que je vivais là. C’est à ce moment que je me rendais compte que la ville, sans argent, n’avait pas grand intérêt. Avec de l’argent en revanche, beaucoup de possibilités s’offraient à nous, mais nous devions faire des choix. Que penses-tu que nous ayons acheté ?” Eloïse était surprise que Clause lui demande d’intervenir pour la première fois et elle hésita à prendre la parole par peur d’avoir mal compris. De plus, la pause qu’il marquait en attente de réponse se confondait étrangement avec toutes les pauses involontaires dont il rythmait son récit pour reprendre sa respiration. “De la nourriture ? demanda-t-elle après avoir fait mine de réfléchir quelques secondes pour cacher son doute. – Et bien non. Bizarrement, nous n’avons même pas évoqué l’idée d’acheter de la nourriture. C’était comme si ce besoin était déjà comblé avec nos modestes repas habituels. Aujourd’hui, j’aurais répondu comme toi, car j’ai besoin de choses telles que de la variété, de la qualité, de la quantité, mais à l’époque ce n’était pas le cas. Non, à la place, nous avions chacun une idée bien précise. Pierre voulait acheter des vêtements chauds pour combattre l’hiver. Quant à moi, je voulais acheter une nouvelle canne à pêche pour attraper plus de poissons. Nous avons finalement partagé l’argent. Il s'acheta avec sa part un pull à sa taille, des gants, un bonnet, un pantalon et des bottes, tandis que j’optai pour une canne à pêche dernier cri. Les nuits suivantes, le résultat fut stupéfiant. Je pêchais presque deux fois plus que d’habitude. Cependant, c’était au prix de longues nuits dans le froid, sans vêtement adapté. Je tombai rapidement malade, et Pierre retourna au magasin rendre ma nouvelle canne en prétextant qu’elle n’était pas satisfaisante, et la remplaça par des habits chauds et une couverture. Nous passions donc l’hiver ainsi, et j’appris une nouvelle leçon : se précipiter, c’est gagner du temps immédiatement pour en perdre plus tard. Nous continuions malgré tout de récolter les ventes à la famille Millon, et lorsque le printemps pointa le bout de son nez, j’avais de quoi reprendre mon projet. Je regagnai ma canne à pêche sans avoir à revendre les vêtements chauds.