20 – L'interprétation

Eloïse reboucha le vin et nettoya les verres vides dans la cuisine. Elle laissa les biscuits et la bouteille non entamée sur la table basse du salon. Cette fois-ci, elle prit son temps avant de sortir de la maison. Elle déambula un peu dans les couloirs, observant les nombreuses photographies suspendues au mur. Claude n’avait probablement partagé qu’une infime partie de sa vie. Le reste était là, étalé sur les parois, et Eloïse enrageait de connaître la narration qui accompagnerait ces images. Derrière les escaliers, une pièce semblait mener à un sous-sol. Elle hésita un instant à poursuivre sa visite, puis se ravisa. Elle se dirigea vers la porte, jeta un regard à la pièce en désordre à sa gauche, puis sortit en claquant la porte derrière elle. En rentrant chez elle, elle retrouva sa mère en train de ranger la cuisine. “Alors, demanda-t-elle en apercevant sa fille, on s’est trouvé un nouveau meilleur ami ? Eloïse réfléchit brièvement à comment formuler le plus simplement ce qu’elle avait ressenti chez Claude, sans avoir à épiloguer sur ce qu’elle avait appris de son passé. Il me raconte son histoire et c’est très intéressant. En plus, je crois que ça lui fait plaisir d’avoir de la compagnie. Ah, je comprends.” Pour une raison qu’elle ignorait, Eloïse n’avait pas envisagé que sa mère puisse connaître le passé de Claude. Cela était pourtant probable, puisqu’elle le connaissait depuis bien avant la naissance de sa fille. “Ça te réconcilie avec ton travail ? Tu te rends compte que même si c’est dur, au moins, tu ne vivras pas dehors ?” Eloïse encaissa une seconde surprise. Sa mère avait probablement entendu la même histoire qu’elle, mais son interprétation était diamétralement opposée. L’histoire de Claude avait suscité en Eloïse une envie féroce de dévorer la vie à pleines dents. Claude était quelqu’un qui avait aimé l’existence pour ce qu’elle a de plus essentielle, et aujourd’hui, le simple fait de raconter ce qu’il avait vécu était une épreuve. Eloïse ne pouvait imaginer la frustration que le vieil homme devait ressentir, lui qui, de par sa condition physique et son apparence, était condamné à des a priori erronés sur sa santé mentale. Il possédait en réalité un esprit en plein effervescence, entravé par un corps fatigué. Elle même avait mis 24 ans avant de venir discuter sérieusement, avec lui, et c’était parce qu’elle en avait été forcée. En l’écoutant, elle avait appris que le bonheur ne se trouve pas dans la condition mais dans la progression et que, à l’inverse, le malheur réside dans la régression. Elle avait appris que l’on pouvait être heureux tout en vivant sous les arbres, tout comme être malheureux dans une immense maison. Elle avait appris qu’une situation de vie donnée n’était jamais intrinsèquement bonne ou mauvaise. Celle-ci pouvait être source de bonheur ou de malheur selon le chemin qui nous y avait mené, et selon les perspectives d’avenir qu’elle offrait. Enfin, elle avait appris que le fruit du labeur pouvait soit être mangé pour conserver sa condition, soit investi pour faire évoluer sa condition.