1 – Le paradoxe du plus beau
Elle était accoudée au bar de la cuisine, la main refermée sur un verre qu’elle ne buvait presque pas. Autour d’elle, les invités allaient et venaient dans l’agitation joyeuse des soirées entre amis. Sa droiture contrastait avec l’abandon diffus qui semblait avoir gagné les lieux. Il se devait de la séduire. Non pas qu’elle lui plût particulièrement, à lui, personnellement. La mission s’imposait à lui avec l’évidence absurde d’un devoir auquel on ne croit qu’à moitié, mais qu’on n’ose pas refuser.
Ilyas concevait la valeur des êtres avec beaucoup de verticalité. Une femme comme elle occupait, dans sa hiérarchie intime, le rang d’un supérieur social. Quant au responsable de cette injustice, il préférait accuser « le monde », « la vie », ou plus vaguement encore « l’humain », manière commode de ne pas remettre en cause une réalité qui, aussi inconvenante fût-elle, lui paraissait solidement établie. Il était tel chômeur tenu de prouver qu’il cherchait activement du travail pour continuer à percevoir l’allocation symbolique de la reconnaissance de ses pairs. Non qu’il en eût particulièrement envie. Travailler, au fond, ne l’intéressait pas tant que cela. Mais il fallait bien produire quelques efforts visibles pour demeurer éligible au regard des autres. L’autre raison pour laquelle il ne résistait pas davantage à cette arbitraire absence de choix tenait à l’excitation même de l’exercice. Ilyas n’y excellait pas. Il n’avait ni l’aisance souveraine des hommes naturellement désirables, ni la désinvolture des inconscients. Pourtant, quelque chose en lui se sentait stimulé par la maigre possibilité d’une réussite, autant que par la promesse d’un progrès, même minime, qu’il tirerait de la tentative, quelle qu’en soit l’issue.
D’autre part, il se demandait si le rôle de la jeune femme, dans cette scène trop souvent rejouée, était réellement plus enviable que le sien. Elle avait sans doute passé sa vie entière à recevoir des vagues intéressées de compliments, d’approches laborieuses, de performances plus ou moins grotesques destinées à capter son attention. Peut-être avait-elle appris très tôt à reconnaître, sous les phrases les plus anodines, les intentions maladroitement déguisées. Peut-être savait-elle entendre, dans les propos qui ne lui étaient pas toujours adressés, des messages qui, pourtant, lui étaient presque toujours destinés.
“A-t-elle déjà connu l’autre côté ?” se demanda-t-il. Celui qui doit convaincre, impressionner. Celui qui avance avec, dans la poitrine, l’impression humiliante de remettre une part de sa valeur entre les mains d’un inconnu. Avait-elle déjà éprouvé cet abandon particulier, d’être soudainement suspendue à la décision de l’Homme, devenu monarque le temps d’un échange ? Avait-elle déjà vu sa prestation sincère et courageuse, dont la qualité n'importe pas plus que l'humeur du juge, balayée d’une flagrante inattention, ou récompensée d’un sourire bon marché ?
Que cette réalité existe ou non, et aussi peu probable soit elle, cette image le rassurait avant le dur labeur qui l’attendait. Elle rendait la jeune femme plus atteignable, plus humaine. Un ami, récemment, lui avait également parlé du « paradoxe du plus beau », l’une de ces théories à la frontière floue entre l’intuition géniale et la foutaise bien emballée. Selon lui, les plus belles personnes n’étaient pas nécessairement les plus abordées, précisément parce qu’elles paraissaient hors d’atteinte. C’était la raison même qui expliquait pourquoi l’école recevant le plus de candidatures d’étudiants n’était pas la plus prestigieuse, mais les trois ou quatre juste derrière. Ilyas avait accueilli cette idée avec un opportunisme presque attendrissant. Il s’était promis, depuis, de ne plus s’imposer aucune barrière avant même d’avoir tenté sa chance. Mais ce soir, la théorie avait du mal à survivre au réel. Devant lui, se dressait un véritable château fort. et il demeurait difficile de se convaincre de courir droit dans ses douves, en pariant sur l’éventualité fragile que le pont-levis s'abaisse au moment fatidique.