21 – Le carcan des habitudes
Eloïse, ne pouvant se résoudre à laisser le trésor de Claude aux mains d’une si piètre interprétation, tenta d’exprimer son désaccord sans inquiéter sa mère pour autant. “Au contraire, ça donne envie de vivre des aventures, je trouve. Comme il raconte tout ça, on dirait presque qu’il est parfois nostalgique, expliqua-t-elle avec le maximum de nuances. Ah oui ? Tu peux essayer, si tu veux, de vivre sous les arbres, il y en a pleins devant la maison, répondit sa mère d’un ton narquois. Il n’en fallut pas plus à Eloïse pour abandonner le débat. Que sa vision des faits soit due à son jeune âge ou à une meilleure compréhension, elle ne souhaitait pas qu’elle soit ternie par celle, bien plus terre à terre, de sa mère. Elle rit à haute voix pour feindre une approbation, et changea de sujet. “Tu as mangé ? Oui, tu as vu l’heure ? Je t’ai laissé une assiette.” Eloïse fut surprise de l’heure car elle ne pensait pas avoir passé plus de temps que la veille chez le propriétaire. Elle remercia sa mère, avala son repas au plus vite, et partit se coucher. Elle prit son corset dans ses mains et le regarda longuement. Elle repensa à tout ce que Claude lui avait raconté. Il était temps de se libérer du carcan de certaines habitudes. Elle ouvrit le placard où elle rangeait ce dont elle ne se servait plus et déposa l’armature de plastique. Quel intérêt de muer pour le papillon s’il revient toujours dormir dans sa chrysalide ? Elle se glissa sous sa couverture. Pour la première fois depuis plus de quinze ans, elle sentit la douceur des draps tout contre son corps. Pour la première fois depuis son enfance, elle s'endormait sur le côté, dans sa position favorite.
Le lendemain était un beau dimanche ensoleillé, mais Eloïse eut du mal à occuper sa journée. Elle décida de se diriger chez Claude plus tôt que prévu, en début d'après-midi. Elle souhaitait lui proposer d’échanger en s'asseyant sur le banc qui se trouvait devant leur maison. “Leur maison”. C’était la première fois qu’Eloïse considérait le bâtiment comme un tout, et non comme deux habitations distinctes. Elle se dit que Claude serait sûrement ravi de profiter du soleil et cela leur permettrait de discuter plus longuement que les autres fois. Elle toqua directement à sa porte, les mains vides cette fois-ci. Il était inutile de rééditer l’investissement de la veille, auquel Claude n’avait pas jeté un regard. « Bonjour ! » lança-t-elle à peine la porte entrouverte, car ce qui se trouvait derrière ne faisait pas le moindre doute. Il s’agirait de Claude, et elle souhaitait annoncer sa bienvenue avec le plus de gaieté et de spontanéité possible. Mais la personne qui lui ouvrit la porte n’était pas Claude. Elle resta bouche bée sur le pas de la porte, incapable de prononcer le moindre mot. Elle n’y pensait plus, mais elle ne l’avait jamais oublié. Celui qui se tenait désormais face à elle, c’était Lui. La raison pour laquelle il se trouvait ici fut immédiatement inhibée par l’affranchissement soudain de son envie entravée de le revoir.